Vers cinq heures du matin, après quelques heures de repos sans bombardement, la guerre se fit cruellement rappeler à notre souvenir. L'armée du Kaiser avait décidé d'en finir, nos positions étaient mitraillées sans interruption, mais en rafale.

Nous entendions les bouches des canons tonner à quatre reprises, ensuite les sifflements puis l'éclatement du béton. Ce cycle cruel et infernal ne nous laissait aucune chance. L'impact des boulets laissait des trous de 50 centimètres de profondeur et creusait d'énorme trou d'environ 4 mètres. Rien ne résiste, les chambres, ce qui reste de l'infirmeries, les fenêtres, le réfectoire, les cuisines,... Le fort était méthodiquement déchiqueté. Sans contestation possible nous étions en enfer. En début de matinée il ne restait plus un endroit où nous pouvions nous mettre à l'abri. C'est ce jour-là que pour la première fois l'armée belge doit essuyer les tirs de la fameuse "Grosse Bertha", l'engin le plus destructeur de cette guerre. Cette invention du professeur Rausenberger était capable de percer du béton armé de 3 mètres d'épaisseur. Chaque obus pesait environ 1150 kg et était chargé de 144 kg d'explosifs. Elle avait reçu le nom de Grosse Bertha en l'honneur de la fille unique de l'entrepreneur allemand qui avait fabriqué l'obusier : Bertha Krupp. Une délicate attention qui nous faisait haïr une jeune allemande que nous n'avions jamais vu et qui resterait dans l'histoire comme le canon le plus terrible jamais inventé par l'homme. Une heure avant midi, j'avais reçu l'ordre de me poster en sentinelle derrière ce qu'il restait des rempart du fort. Je ne pouvais que difficilement détourner le regard du spectacle admirable qu'offrait nos supérieurs. Le général Léman, le capitaine Naessen et le lieutenant Mottard observaient, totalement à découvert, le spectacle qu'offraient les troupes allemandes. Par la grâce divine aucun obus ne parvint à les toucher. C'est comme si Dieu lui-même déviait chaque boulet ennemi de son doigt protecteur. D'un geste le capitaine ordonna de cesser le tir, bien que quelques coupoles étaient encore en état, nous ne savions plus ou riposter et de toute évidence les batteries étaient hors de portées, cela devenait inutile. Notre stratégie était donc d'attendre la fin du bombardement et de résister à un éventuel corps à corps qui nous opposerait aux fantassins du Kaiser.

Soudain j'aperçus un homme muni d'un drapeau blanc. Il était petit, trapu, les bottes crottées de boues et il se déplaçait de la démarche arrogante que peuvent avoir les sportifs qui sont certains de gagner. Il s'avançait si bien que je lui ordonnais de stopper son avance, afin qu'il ne puisse révéler les positions à bombarder.

- Halte ! Plus un pas! Criais-je en tirant un coup de sommation.

Le Boche refusa et avança vers moi. Je tirais en l'air une seconde fois et le mis directement en joue. J'avais déjà tué un homme quelques jours avant, mais les circonstances étaient différentes. Ici je devais agir seul et contre un homme désarmé munis d'un drapeau blanc. Mais je savais qu'il pouvait faire autant de dégâts qu'une armée. Si pour notre malheur il facilitait les tirs des pièces de 420 mm nous ne tiendrons plus longtemps. Devant son refus et comme il avançait toujours en direction du fort, je décidais d'agir. Pour la seconde fois en quelques jours j'allais tuer un homme. J'étais sûr de moi, je n'avais aucune peur, aucun doute, si l'homme faisait un pas de plus il mourrait. Il était en joue, j'avais son coeur à porter de fusil, je pouvais l'entendre battre. Soudain je me demandais si cet homme savait ce qu'il allait lui arriver. Pouvait-il un seul instant imaginer avancer vers nous, repérer les tirs des grosse Bertha et s'en aller sans dommage? Comment ses chefs pouvaient-ils envoyer à la mort un soldat sans lui donner un moyen de se défendre? Il eut encore le temps de faire deux pas avant de prendre ma balle en plein coeur. Mais il eut le temps de signaler nos positions. De l'avis général, il s'était sacrifié pour donner le point de tir exact à l'artillerie ennemie. Quelque instant plus tard nous subissons à nouveau les tirs prévis des troupes allemandes.