Vers la moitié de la nuit, alors que je somnolais appuyé contre ce qui restait d'un mur, le maréchal des logis Krantz me fit appeler. Comme la majeure partie des pièces à l'intérieur du fort était détruite, il avait installé son bureau de fortune dans un coin sombre du fort. Il était assis sur ce coin de table à rédiger une série de note et ne prêtait absolument pas attention à moi. Puis, semblant en mal d'idées, il posa sa mine et se décida enfin à me regarder.

- Ah oui, caporal Willem! Désolé de vous avoir fait attendre, mais je tiens un journal des évènements. C'est un moyen de me souvenir de tous ces moments historique que nous vivions. J'ai une mission pour vous. Mais avant de vous en dire plus, vous devez savoir que vous n'êtes pas obligé de l'accepter, ce n'est pas un ordre, mais une proposition. Est-ce claire? Demanda-t-il d'une voix ferme.

- Oui chef! lui criais-je respectueusement.

- Bien, je voudrais que vous escortiez le sergent Van Pettegem en dehors de l'enceinte et que vous vous rendiez à Namur. Vous devez prendre avec vous le maximum de biens, argent, courriers, plans et rapports. Naturellement vous ne reviendrez pas. Qu'en pensez-vous? Je ne savais quoi répondre. J'avais l'impression qu'on me donnait l'ordre de fuir. On me demandait de quitter mes camarades, de fuir l'ennemi pour allez me cacher avec le sergent à Namur. Je ne pouvais pas accepter une tel proposition et Krantz le savait. C'est probablement pour cela qu'il m'a dit directement que je n'étais pas obligé d'obéir aux ordres. En temps de guerre on réagit souvent par impulsion. Il y a très peu de place pour la réflexion, pour l'acte modéré et posé. Durant la guerre c'est tout ou rien, blanc ou noir.

- Chef, dis-je de la voix la plus solennelle. Il en va de mon devoir de bon chrétien de ne pas abandonner mes camarades alors qu'ils risquent leurs vies pour le pays. Ces prochaines heures risque d'être terrible pour nous tous. Ma place est parmi vous, ici!

En répondant au maréchal des logis, je ne pensais pas au caractère stratégie de la proposition, je ne pensais pas non plus aux soldats qui auraient voulu faire parvenir des lettres à leurs proches. Ce refus qui peut paraître héroïque aux yeux du monde était en réalité un choix égoïste, dictée par ma crainte de l'inconnu. En restant au fort j'étais pratiquement certain de savoir où et comment j'allais mourir, en sortant je me plongeais à nouveau dans l'incertitude. C'est probablement pour ces raisons que je laissais partir l'unique chance de me sauver. Je me sentais plus lâche que héros. Krantz me laissa partir sans réel regret, attendant le premier soldat qui accepterait la proposition. Il n'a pas dû attendre bien longtemps, un camarade, le soldat Bertinchamps, un homme robuste et sur de lui se porta volontaire apprenant que j'avais décliner l'offre. Le Capitaine le promu sur-le-champs caporal, afin probablement qu'en cas de coup dur sa veuve hérite d'une pension plus élevée, en ce début de guerre le sens moral était encore fort présent. Quelques minutes plus tard, le sergent Van Pettegem et le soldat Bertinchamps s'éclipsèrent discrètement en direction de Namur est de ses fortifications. En les observant s'éloigner dans la nuit, je compris que notre mission s'achevait. Nous étions vaincus, d'autre à présent allaient se charger de la défense du pays. C'est sans regret, mais avec une pointe d'envie que je regardai partir mes deux camarades. Je voyais en eux l'avenir du pays.