Je vis encore lorsqu'il donna l'ordre de tir. J'entendis le bruit du canon qui déversait sa ferraille de mort dans notre direction. Je pouvais suivre des yeux le boulet fatal qui volait dans notre direction. Dès le départ je présentais un désastre, il se vérifia malheureusement. L'énorme pièce d'artillerie s'écrasa avec fracas au beau milieu de l'infirmerie. La vision des débris me glaça le sang. Je savais que la mort avait frappé au pire des endroits. Des hommes blessés, victime déjà des nombreuses agressions ennemies, venaient de mourir et parmi eux, je savais que mon ami Gaston n'avait pas survécu. J'entendais des hurlements, je voyais des corps sans vie jonchés le sol. Malgré ma peine et ma peur de voir découvrir le corps inerte de mon camarade, je cherchais des yeux une trace de Gaston. Après quelques minutes passées à le chercher, je devais me rendre à l'évidence, il n'était ni parmi les blessés ni parmi les cadavres retrouvés dans les décombres. Gaston et tout ce qui restait de l'infirmerie se retrouvaient sur le sol mélangé l'un à l'autre pour l'éternité.

A la fois par colère et pour distraire ses troupes le capitaine ordonna d'unir nos force pour offrir une riposte digne de nos camarades morts aux combats. Tous, du plus petit soldat au plus aux dignitaires du fort s'unirent pour envoyer des salves meurtrières et répondre coup pour coup à l'infâme attaque allemande. Malheureusement le bombardement ennemi est tellement puissant que bientôt de nombreuses salles du fort sont détruites. Ainsi en quelques heures le magasin d'habillement, la salle électrique, les ventilateurs et les ponts roulants, volent en éclats. Le fort est méticuleusement détruit, avec la précision chirurgicale est sadique des soldats allemands enragés. Nous subissions encore les obus, quand soudain vers trois ou quatre heures de l'après-midi le bombardement cessa. Le calme fut soudain revenu aux alentours du fort. C'est comme si tout à coup on vous coupait le son, vous faisant croire que vous vous éveillez d'un mauvais rêve. J'aperçus et signala l'approche d'un cavalier portant un drapeau blanc, cela voulait dire qu'un parlementaire se dirigeait vers nous. L'approche de ce négociateur provoqua une vive émotion au sein du fort. Certain criait, pour d'autre il fallait le tirer à vue. Dès qu'il fut à assez proche, je reconnus le visage de l'homme qui donna l'ordre de tirer le boulet qui s'écrasa sur l'infirmerie, tuant mon ami Gaston. A sa vue, mon sang se réchauffa, je sentit la colère qui montait en moi, il fallait qu'il se passe quelque-chose, l'éruption qui montait dans mon corps devait exploser à cet instant précis. Tout, depuis mon incorporation devait conduire à cet instant fatidique. Je pris ma plus forte voix, la plus grave, la plus solennelle pour prononcer un discours que je n'oublierai jamais:

- Camarade, Allons-nous accepter le dicta d'un empereur assez lâche que pour ne pas se battre en personne? Le roi lui-même en ce moment charge les troupes de l'infâme Guillaume II. Il en va de notre devoir de lui faire honneur. Montrons que les belges connaissent le sens du mot patrie et honneur. Renvoyons ce parlementaire à Berlin ! - Hourra pour le caporal, s'empressa de dire Gaspard, l'un de mes équipiers à la coupole du fort. les réactions étaient partout positives j'entendis des camarades chantonner notre Brabançonne. C'est aux cris de "le roi, la loi, la liberté" que l'allemand fut accueillit. Le capitaine Naessens et le général Léman étaient visiblement fiers du comportement de leurs hommes. A l'arrivée de l'homme au drapeau blanc, les cris et les injures étaient tellement nombreuses que personne ne put comprendre ce qu'il disait à l'entrée du fort. Le capitaine Naessens ne se donna pourtant aucun mal a essayé et refusa de lui parler : "Nous préférons mourir plutôt que de nous rendre" lança-t-il sous les vivats de ses troupes. L'homme repartit donc, comme il était venu, les insultes en plus. Il n'eut pour ainsi dire plus beaucoup de bombardements après cet évènement. L'ennemi, semblant vouloir nous donner une dernière nuit de repos avant de nous exterminer, avait manifestement décidé de stopper provisoirement son attaque.