Quelques instants plus tard le lieutenant ouvrit la porte et me demanda d'entrer. J'entrai donc dans une pièce assez grande par rapport au reste du fort et plutôt confortable. Le général Léman était assis dans un fauteuil de cuire noir le lieutenant et le sergent debout de part et d'autre du bureau, il était droit comme des "i". Tous regardaient ma chaussure grise et semblait fort perturbés. Ne sachant pas quoi faire je restais en plein milieu de la pièce à attendre une hypothétique intervention d'un de mes supérieurs présents dans le bureau.

ce fut le général Léman qui me posa la première question. J'étais très surpris de son contenu.

- Caporal ! dit-il en me fixant. Savez-vous ce que signifie cette chaussure ?

J'hésitas un petit moment à lui répondre ne comprenant pas très bien le sens de la question

- mon général, lui répondis-je. Je ne comprends pas ! J'ai reçu les ordres du capitaine Naessens en personne. Il m'a dit que je devais transporter des munitions jusqu'ici.

Le général croisa le regard du lieutenant et souris. Visiblement, ils ne pensaient pas que j'avais détourné les munitions. Cela me rassura quelque peu.

-Caporal, dit le général. Rassurez-vous! Je ne vous accuse de rien.

Il pris la botte et la retourna. Il y tomba une petite boule de papier et sur laquelle on pouvait lire quelques inscriptions.

- Voyez-vous, dit Léman. Nous avons trouvé un moyen discret de communiquer. Le Capitaine Naessens ne vous a pas mis au courant pour éviter les fuites.

Le lieutenant arriva près de moi et me mis sa main sur l'épaule

- Te voilà dans le secret des dieux caporal ! hurla-t-il.

Soudain le ton redevint sérieux et le général commença à me donner ses ordres.

- Bien, je vais écrire mes ordres et les remettre dans cette chaussure, vous les donnerez en main propre au capitaine.

Je ne résista pas à l'envie de lui poser une question . Une question qui doit probablement trotter dans les têtes de milliers de mes camarades sur toute la frontière belge.

- Mon Général tentais-je. Puis-je vous poser une question?

Le général me regarda avec gravité un long moment. Tous les autres avaient la tête baissées, ils avaient deviné l'objet de ma question.

Le général Léman fini par me répondre

- la guerre a déjà commencé fils. On m'a signalé des bombardements à Lunéville en France. D'ici quelques heures nous devrons nous attendre à une invasion.

Il se leva de son fauteuil et me tendit la botte dans laquelle il avait replacer un bout de papier contenant ses ordres. Je pris congé de lui et du lieutenant et l'Adjudant Verdcourt sortit du bureau en même temps que moi.

Dans la cour, je retrouvai Albin et Gaston Lisac, ce dernier se précipita vers moi pour me poser une série de questions. On aurait dit un enfant qui a vu le grand Saint Nicolas en personne.

- Alors, tu as vu le général Léman ? M'interrogea-t-il avec l'excitation d'un enfant

- Oui Gaston et il nous demande de retourner à Loncin et de nous préparer à défendre notre position.

Thierry et Gaston me regardèrent avec étonnement. Je crois qu'ils n'osaient pas comprendre ce que je venais de leur dire. Il eut un long moment de silence avant que Thierry Albin ne m'interrogea à nouveau.

- Tu veux dire que la guerre est pour bientôt ?

Je pris une bonne bouffée d'air avant de leur répondre sans détour

- Oui mes amis. D'après le général Léman l'invasion devrait débuter d'ici quelques heures.

mes amis n'insistèrent pas davantage et le trajet de retour ce fit en silence et assez rapidement. Comme il était déjà tard et que nous rentrions de mission notre sergent nous autorisa à nous reposer quelques heures. Ce fut notre dernière nuit en temps de paix. Il ne nous restait que quelques heures d'insouciances et de jeunesse. La plupart des visages qui se trouvaient autour de moi allait s'éteindre à tout jamais dans les jours à venir. Rien cette nuit là ne laissait penser au drame qui allait se jouer dans ce bâtiment quelques jours plus tard.

Je ne vous ai pas encore parlé des petites particularités du fort de Loncin. Par exemple, le fort était conçu de tel façon que les latrines et les cuisines se situaient d'un côté du fossé entourant le fort les chambres et l'armement se trouvaient de l'autre côté. Si bien que nous devions choisir entre manger ou dormir. Durant cette nuit, Gaston et moi avons fait les deux. Nous avons profité de l'autorisation du sergent Van Messelen pour manger un ragoût à la composition douteuse et pour boire une ou deux bières, que nous avons réussi à dérober à la vigilance de nos supérieurs.