Gaston Lisac et moi avons profité de cette pause pour faire plus ample connaissances. Je le conduisis dans un petit recoin calme à l'abri du bruit et de l'agitation. Il me présenta une cigarette, à cette époque là je ne fumais pas encore. Je la lui refusa poliment.

- Eh bien Lucien? Commença-t-il. Vous venez d'où exactement?

-Je suis originaire de Charleroi, mais je vis à Tamine avec mes parents. Mon père était mineur à Couillet, mais il a réussi à faire quelques économies pour ouvrir une épicerie à Tamine. Je l'aide au magasin depuis.

- Cré non, Un bourgeois ! me cria-t-il en tapant dans le dos. Moi je viens d'Arlon, je suis forgeron. Je travaille le fer depuis mes 10 ans. Me dit-il manifestement fier de ces prouesses.

- Dis-moi Lucien ? Enchaîna-t-il. Que penses-tu de tout ceci, tu crois que les boches vont attaquer?

Je ne savais quoi répondre à cette question. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se passait. Car pour moi, l'assassina d'un archi-duc à Sarajevo ne pouvait concerner un épicier à Tamine. Pourtant, on en était là ! Gaston et moi réuni par les hasards de la mobilisation, pour protéger notre pays d'une invasion du pays d'origine du grand-père de notre roi. Après une ou deux minutes de réflection, je finis par lui dire

- Tu sais, je suis un simple épicier, je ne comprends rien à tout ceci. Et toi tu en penses quoi?

Gaston me regarda, il sembla tout à coup triste. Il espérait peut-être une autre réponse de ma part. Il prit dans la poche de sa tunique un petit couteau et un bâton de saucisson. Il en coupa un morceau et me le présenta.

- C'est du bon ! Il vient de chez mon beau -frère, il a une petite ferme du côté de Bastogne.

j'accepta volontiers le petit bout de saucisson, j'étais d'autant plus heureux que je n'avai pas mangé grand-chose depuis mon arrivée à Liège.

Tout en faisant honneur à ce festin, il me fit la conversation. Je l'écoutas pratiquement sans rien dire!

- Tu sais Gaston, ils ne nous auraient pas fait venir s'ils n'avaient pas la certitude que la guerre était inévitable. Un général comme Leman a bien trop d'expérience que pour mobiliser autant de troupes pour rien.

- Que crois-tu qu'il va se passer? Lui demandais-je

- A mon avis d'ici un jour ou deux on va nous envoyer détruire les ponts de la Meuse. En cas d'invasion, nous forcerons ainsi l'ennemi à passer par la nationale 3 ou la ligne de chemin de fer. Ces mêmes accès sont gardés par nos forts. A mon avis tout se décidera à Loncin.

J'étais abasourdi par les connaissances de Gaston. Il maîtrisait l'art de la stratégie militaire aussi bien que n'importe-quel soldat de carrière.

- Comment se fait-il que tu en saches autant? Lui demandais-je

-C'est simple ! répondit Gaston. Mon grand-père était lieutenant dans l'armée française durant la guerre franco-allemande. Ensuite il est venu s'installer à Arlon. Il m'a enseigné quelques petites choses.

- C'est donc une tradition la guerre, dans votre famille?

Gaston éclata de rire à nouveau et me tape dans le dos. Cette manie qu'il avait de me donner des coups amicaux dans le dos, commençait sérieusement à m'énerver. Fort heureusement, Il n'en restait pas moins un garçon fort sympathique.

Finalement nos deux heures de repos filèrent et le Capitaine Van Pettegem nous rappela en faisant sonner le rassemblement.

Au bout d'une ou deux journées à l'armé, vous apprenez vite certaine chose de base. Par exemple, quand le clairon sonne le rassemblement, vous devez courir et vous mettre au garde-à-vous, juste à côté de lui. Ce que Gaston et moi fîmes dans une certaine résignation tant il nous était agréable de parler.

Le Capitane Van Pettegem arriva d'un pas pressé et pris la parole, pour une fois il fit son discours en flamand et en français.

- Messieurs, Le général Leman nous demande de détruire les ponts de Liège. C'est ce que nous ferons dès demain, soit le 3 Aôut dès l'aube. Il s'agit ici d'une mesure préventive en cas d'invasion de l'armée ennemie. Dès le dernier pont sauté, vous irez fortifier les différents forts autour de Liège. Je compte sur vous pour faire Honneur au 14e de ligne.

D'ici là, le Sergent Mathieu vous donnera vos ordres. Rompez.