Au début de cette guerre cruelle, les médecins se montraient encore compatissant et paternel. La situation allait rapidement changer. Mais à cette époque j'avais encore ce sentiment de confiance, mélange de patriotisme et de naïveté qui habitait la plupart de mes camarades. Nous pensions qu'avec l'aide de l'armée française nous repousserions l'ennemi jusqu'au porte de Berlin. Je restais donc auprès de mon ami Gaston, à le veiller tel une mère surveillant son enfant.

Le bruit, la poussière et les vibrations dues au bombardement me gardait en éveil. Je ne pouvais m'empêcher d'haïr ces allemands qui, malgré que nous souffrions, que nous étions déjà pratiquement vaincus, continuaient encore et toujours à nous balancer des obus à chaque jour plus lourd. Semblant deviner ma rage, Gaston émergea de son coma, il me regarda sans dire un mot pendant de longues minutes, puis dans un effort qui lui parru sur-humain, me murmura quelques mots

- Allons Lucien, ne fait pas cette tête je ne suis pas encore mort, dit-il dans un chuchotement amical

- Tu m'as quand même fait une belle peur fis-je en souriant.

Notre conversation était entre-coupé par le vacarme des bombardements Certains obus passaient si prêt de nous que je pouvais sentir leur souffles.

Il me fixa un long moment sans dire un mot, seul les canons venait perturber ces minutes d'échange visuel. Puis soudain, voulant répondre aux nombreuses questions que mon regard lui posait, Gaston essaya de me rassurer.

- Je sais que tu as peur pour moi, Lucien. Mais, dans ce conflit tu ne dois pas penser à moi ou à toi. Nous sommes ici pour la sauvegarde de la nation. Le roi lui-même prend les armes contre l'empereur. Nous ne pouvons pas le laisser tomber. Je suis certain que cette guerre ne sera pas longue. Quand les Allemands verront que nous résistons et que nous avons reçu l'aide de la France, il est évident qu'ils renonceront. Il faut tenir encore quelques jours, ensuite tout sera plus facile.

J'avais envie de croire, j'avais envie de lui montrer que notre résistance héroïque ne serait pas veine. Après tout, depuis une semaine que nous essuyons les tirs et les bombardements allemand, l'ennemi n'avait pratiquement pas avancé et on nous annonçait l'arrivée des renforts français pour chaque lendemain. La conversation que nous avons eue ce soir-là dans cette petite clinique du fort de Loncin changea ma vision de cette guerre. Jusqu'ici je me battais pour ma survie, à partir de ce jour je luttais aussi pour ne pas décevoir mon ami Gaston.

Notre conversation fut interrompue par l'arrivée du médecin qui me renvoya à mes devoirs de soldats. La dur réalité de la guerre m'obligea à oublier pour un temps l'état de santé de mon frère d'arme.

Dans la nuit du 13 au 14 août, vers trois heures du matin, l'armée allemande procéda à un long et terrible bombardement. Nous devions subir des tirs d'obus de 280 et 305 mm. Mes camarades et moi passions des moments effroyables, le fort tremblait du sommet aux fondations. Les vitres, les murs et le sol subissaient des dégâts incroyables. Une avalanche de fers s'abattaient sur nous. Pour ajouter à la cruauté de l'instant, le bombardement était espacé de deux en deux minutes, le temps du rechargement des canons. Durant ces périodes d'accalmies le silence au fort était oppressant. Certains d'entre nous priaient, mais pas un ne songeait à se rendre ou à quitter ce fort en perdition. Tous nous regardions le capitaine Naessens, attendant ses ordres pour les exécuter fidèlement et avec bravoure.

Après chaque explosions des projections de béton tombaient sur nos têtes. Nous les acceptions avec courages et résignations. Nous marchions sur des débris de verres, nous respirions de la poussière, nos gorges réclamaient sans cesse plus d'eau. Au fur et à mesure que les heures passèrent le fort se détruisait. Nous voyons notre fière forteresse se disloquer avec la régularité d'un métronome. Notre résistance, bien qu' héroïque était vouée à l'échec. Nous étions destinés à rejoindre dans l'histoire nos camarades de fort Alamo.

Dans la vie il y a des visages ou des images que l'on oublie jamais. L'instant que j'allais vivre marqua pour toujours mon existence. Sans véritable raison, je voulais observer de plus prêt nos agresseurs. Je décidais donc d'observer le bombardement depuis l'une des coupoles de tirs. Avec l'aide de mes jumelles je pouvais voir les gigantesques obusiers qui se préparaient à nous cracher leur mort. Une des machines attira plus particulièrement mon regard. J'observais donc un petit caporal allemand s'agiter autour d'un canon, il s'agissait d'un canon à 305 mm qui s'apprêtait à nous balancer l'un de ses boulets. Un sentiment étrange m'occupa l'esprit durant toute l'opération, comme si cet obus bien précis signifiait plus que les milliers d'autre que nous avons reçu. Je n'oubliais jamais le visage de l'homme qui a chargé le canon, ni celui qui a donné l'ordre de tirer. Cet homme, ce monstre, n'était pourtant pas ni plus grand ni plus petit qu'un autre, son visage aurait pu tout aussi bien être celui d'un de mes camarades aux forts, néanmoins dans mon esprit ce soldat état l'incarnation du mal, l'homme à abattre absolument. Un bref instant, grâce aux jumelles, je réussis à croiser son regard. A cet instant j'étais paniqué, les hommes, qui nous bombardaient, étaient bien réels. Il y avait de vie derrière chaque canon.