Les périodes d'accalmie se faisaient de plus en plus rare, nous commencions à être submergé par l'étendue des dégâts. Nous courrions, tel des marins essayant de sauver leur navire, afin de boucher çà et là des ouvertures béantes causé par les bombardements. Nos vies étaient réglées par les attaques de l'ennemi. Chaque bombardement était espacé de périodes plus calme d'une dizaine de minutes qui semblaient interminables. En temps de guerre, parfois, le silence est plus destructeur que les bombes, les moments de silences jouaient de plus en plus sur mon moral. Je me demandais où et quand le prochain obus allait atterrir. Je priais le ciel qu'il ne tombe pas trop prêt de moi. Vers la fin de la soirée du 13 août 1914, le capitaine Naessens m'ordonna une fois de plus de réparer autant que possible les palissades. Comme toujours, mon ami Gaston m'accompagnait. Nous étions tous les deux sur un petit muret en béton à proximité de l'entrée du fort quand une nouvelle détonation sourde retenti dans la nuit. Il s'en suivi, comme d'habitude un long sifflement. Dans ce genre de situation nous avions deux solutions, soit courir le plus possible pour nous mettre à l'abri et prier pour choisir le bon abri, soit rester et continuer notre travail en espérant que l'obus nous évite. C'est pour le second choix que nous avons opté et nous sommes restés, inconscient du danger. Cette fois là, Gaston n'eut pas de chance. L'obus, d'un petit calibre percuta le mur sur lequel nous étions occupés à effectuer des réparations. L'impact nous fit tomber des deux mètres sur lesquelles nous nous trouvions et nous fit perdre l'équilibre. Mon ami et moi, nous nous retrouvions tous deux à terre. Après un bref moment d'étourdissement dû au choc, je me redressa pour porter secours à Gaston resté au sol et la jambe broyé par un gros morceau de béton

Il hurlait comme un forcené, il essaya à plusieurs reprises de se dégager, mais le poids, la panique et la douleur l'empêchait de se redresser.

- Un médecin ! Vite, brancardier ! Criais-je en direction du fort afin d'avoir du secours

Le bruit des canons, couvrait ma voix et le pauvre Gaston dû attendre un bon quart d'heure avant d'être secouru. Il s'était évanoui à cause de la douleur, sa jambe était couverte de sang, son pantalon était devenu rouge vif. Les brancardiers prirent mille précautions pour le conduire à l'infirmerie. C'est le Docteur Courtin qui prit en charge mon ami. J'avais des dizaines de questions à lui poser, j'étais prêt à lui donner mon sang ou n'importe quelle partie de mon corps si cela pouvait le guérir.

- Il a la jambe broyé fit le docteur en l'examinant. Je crains d'être obligé de la lui couper.

- Non ! lui hurlais-je en oubliant les grades ou toute hiérarchie. Gaston a le droit le marcher.

- Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien, dit-il en me posant la main sur l'épaule. Ses gestes et son regard avaient quelque-chose de paternel qui m'a mis en confiance. En sortant de l'infirmerie, j'étais certain que mon camarade s'en sortirait.

Après son opération, je reçus l'autorisation de rester quelques heures auprès de mon ami afin de lui porter des soins. Il faut dire que nous avions un si grand nombre de blessés, qu'une aide en plus n'était pas superflue.