Mon voisin de chambrée ou plutôt de "litée" s'appelait Gaston Lisac, un jeune homme costaud et grand d'environ vingt ans. Il était fermier dans la région d'Arlon, c'était la première fois que je voyais un homme venant de si loin. Gaston était sympathique, il riait d'un rien et souriait toujours tout le temps. Ce jour-là, nous étions l'un à côté de l'autre occupés à installer notre "lit" pour passer notre première nuit loin de nos proches.

- Quelle chierie cette guerre ! Gaston avait de ces expressions qui pouvaient choquer le plus ancien maquereau de Paris. Pourtant, il était charmant.

- Vous ne pensez pas que "Sa Majesté" a eu raison de mobiliser ses troupes?

Gaston se retourna vers moi et me posa la main sur l'épaule.

- Camarade, je serais toujours contre celui qui m'éloigne de ma famille. Roi ou pas, guerre ou pas, je suis bien trop loin de chez moi.

Il y eu un long silence entre nous, un silence qui signifiait beaucoup. Je décidais qu'il avait raison et soutin donc son discours

- Vous avez raison monsieur... Au fait je n'ai pas l'honneur de connaitre votre nom.

- T'emballe pas comme ça, je ne suis pas le pape! Je m'appelle Gaston Lisac et toi?

- Lucien Willem ! Enchanté!

- Moi aussi l'ami cria-t-il en me serrant la main. Mais, je vais te dire, chaque fois que tu ne me tutoieras pas, tu auras mon pied aux fesses.

Nous partîmes dans un éclat de rire franc et bon-enfant qui me donne aujourd'hui encore, des années après, la chaire de poule

Ce jour-là, environ vers 22h, un capitaine entra dans nos quartiers entouré de deux sergents. Il circula un moment entre nos lits. C'était un homme de taille moyenne d'une quarantaine d'années, les cheveux bruns, clairs, une grosse moustache et de petites lunettes rondes. Son allure et sa démarche un peu sautillante prêtaient à rire.. Soudain il s'arrêta et croisa les mains dans le dos.

- Je suis le capitaine Van Pettegem ! Je serai votre commandant pour les prochaines semaines.

Pendant un bref moment nous nous regardions tous hébétés ne sachant que faire. C'est alors que l'un des sergents hurla:

- QUAND UN OFFICIER ENTRE, C'EST LE GARDE-A-VOUS POUR TOUS LE MONDE!!!

Il se précipita vers nous, nous forçant à rester droit comme des piquets. Ceux qui avaient du mal à comprendre recevaient des coups de crosse de leurs fusils. Le capitaine Van Pettegem attendit que notre instruction soit finie pour reprendre la parole.

- Bien, je sais que vous êtes fatigués et que vous n'avez pas tous l'habitude de ce genre de choses. Mais il est très important que vous compreniez bien ce que je vais vous dire.

Bien que d'origine flamande, le capitaine s'adressait à nous en français. Certain d'entre nous se faisaient traduire au fur et à mesure.

- L'empire d'Allemagne va probablement nous envahir d'un jour à l'autre, notre Roi Albert 1er a encore confirmé ce matin au parlement qu'il ne tolérerait pas que l'armée allemande foule le sol belge.

Tout porte à croire que d'ici un jour ou deux vous serez amenés à défendre notre pays face à l'ennemi. Afin de vous préparer au mieux à ces combats futurs, demain, vous irez à l'exercice avec les sergents Mathieu et Van Messelen ici présents. Dormez bien et à demain !

Le Capitaine nous quitta comme il était venu, en sautillant jusqu'à la sortie les deux sergents derrière lui. La porte avait à peine claqué que Gaston et moi éclations de rire entrainant une bonne partie de nos camarades.

- Il a dû avoir un balai coincé dans son arrière pour marcher comme ça ! S'écria Gaston.

Un autre soldat au fond du dortoir s'écria : Normal quand on s'appelle Van Pettegem d'avoir mal au fion!

- Messieurs, criais-je, je crois quand même que nous devrions suivre son conseil et dormir tant que nous le pouvons, qui sait quand nous pourrons dormir à nouveau?

A ma grande surprise presque tout le monde me donna raison.

- C'est quoi ton nom ? me demanda un fusilier proche de moi

- Je m'appelle Lucien Willem lançais-je à toute l'assemblée.

- hé bien Lulu, moi c'est Rémy, Enchanté de te connaitre et... bonne nuit !