Les journées du 4 et du 5 août passèrent comme une sorte de rêve. De partout, le bruit des coups de feu et de cannons résonnaient. Nous recevions des rapports de toutes part indiquant que la percée allemande était un succès. Le général Léman reculait d'heure en heure. Mais nous, le demi milliers d'hommes enfermés au fort, attendions que quelques choses se passent enfin pour nous sortir de cette torpeur. C'est à ce moment-là que Gaston Lisac proposa une idée originale au capitaine. Il voulait que lui et moi, accompagné par deux autres camarades, nous participions à des missions journalières de reconnaissances. Le 5 au matin nous étions donc à quatre armés jusqu'aux dents, soit à établir la liaison entre Loncin et les forts qui résistaient encore, soit à patrouiller et à renseigner le commandant sur la présence de l'ennemi. C'est au cours de cette première mission que nous avons reçus notre baptême du feu. J'allais tuer un homme pour la première fois.

Cela se passa à la sortie de la ville de liège, sur la route de Ans. Une patrouille de Uhlans se dirigait vers Loncin. Ils étaient quatre, comme nous. Nous les aperçûmes au coin d'une ferme où nous avions décidé de diner.

Il s'agissait probablement d'une patrouille de reconnaissance. Envoyé sur la route de Loncin afin d'évaluer le danger que pouvait être notre résistance. Ils étaient encore loin et la configuration du champ était tel que nous pouvions les voir un long moment sans être vu. Gaston fut le premier à réagir, il se retourna vers moi, comme pour demander la permission de parler.

- Camarade, l'heure est venue d'entrer en guerre ! Offrons au capitaine Naessens les armes de ces imprudents!

Rapidement, nous nous plaçâmes autour de la ferme. Nous étions en embuscade disposés dans un carré élargit au maximum. Quand Les Allemands entreraient dans la zone de tire, ils n'auraient aucune chance de s'en sortir.

Leur uniformes, composé d'une tunique brunatre composés d'une série de boutons d'orées disposées en V, de longues bottes de cuire noirs et d'un képi mou et rond, étaient identifiables entre mille. Les quatre militaires chevauchaient quatre magnifiques étalons. Ils étaient noirs, d'une musculature saillante et marchaient au pas de l'air le plus fier qu'un cheval pouvait avoir en temps de guerre.

Pendant que nos futures victimes se dirigeaient vers notre piège, je pensais nerveusement aux consignes de tire que nous avions reçu lors de notre très courte formation. "regardez droit devant vous, choisissez votre homme et tirez!"

Dit comme cela, on ne se rend pas bien compte de l'importance et des conséquences de consignes. Comment pourrais-je choisir un homme parmi quatre et décider qu'il allait mourir? Pourquoi celui-là et pas un autre? Tandis que les soldats allemands avançaient, je distinguais la silhouette de mon ennemi. C'est un homme assez petit, trapu, avec de longue moustache noire et des courts cheveux foncés. Son teint semblait pâle et son visage fatigué, pourtant il se tenait droit sur son cheval scrutant l'horizon à la recherche d'éventuel adversaire. Plus je le découvrais et moins j'avais envie de le tuer. Il était peut-être père de famille, ses enfants attendaient certainement inquiet son retour de la guerre. Avais-je le droit de détruire une famille?

Il était maintenant à quelques mètres de moi. Je voyais Gaston me faire signe de donner l'ordre de faire feu. J'étais désemparé. Un long instant, je pensais laisser filer les quatre hommes et rester en paix avec ma conscience. Puis je repensais à mon devoir envers la Belgique, la mère patrie. Je ne devais pas faillir ! Et pour le roi, le pays et mon honneur je fis feu. Je fus suivis dans la seconde par Gaston et mes deux autres compagnons.

Les quatre allemands se couchèrent, certain sur le vendre d'autre sur le dos. Une fois tout danger écarté je m'approchai de ma première victime et le regarda. Il avait les yeux grands ouverts et le regard vitreux. Du sang coulait de son ventre et de sa gorge. Il était mort.

Et moi je me sentais vivant comme jamais.