Je sais ce que vous direz en lisant ces lignes "il a survécu, LUI, alors pourquoi il se plaind". C'est vrai, je suis vivant ! Et compte tenu des circonstances, en relative bonne santé. Je n'ai pas perdu de membre, mes poumons sont sains et je ne suis pas aveugle. Donc oui, physiquement je suis en bonne santé ! Mais mentalement, je vais beaucoup moins bien. Je me demande si je ne devrais pas rendre visite à ce fameux docteur Freud dont tout le monde me parle. Il parait qu'il interprète les rêves. Franchement, je me demande comment il interpréterait les miens.

Mes souvenirs, mes rêves et ma vie sont tourmentés par des images atroces. Les membres arrachés de mes compagnons, les têtes arrachées à leurs corps, l'odeur du gaz,de la boue des tranchées, le sifflet de notre lieutenant avant la charge, et bien d'autres. Il me suffit de fermer les yeux et je m'en souviens. J'ai eu des moments de joie, de fierté aussi lorsque je me rapelle que le sergent me doit la vie. Mais croyez-moi, j'échangerai volontiers ces médailles trop lourdes contre des images d'enfants joyeux, de belles femmes, de moment de franche camaraderie avec mes amis disparus.

Si j'écris aujourd'hui c'est pour que vous sachiez, pour que vous partagiez avec moi cette partie de monstruosités qui me hantent. Je vais vous parler de la guerre ! La grande guerre, celle qui sera la dernière. Je vais vous en parler, mais à ma façon, je vais vous présenter ma vérité, la vraie, celle que l'on entend rarement dans les réçits romancés. Certains me traiteront de menteur, d'autres de fou. Où tout simplement vous pleurerez avec moi sur le sort de tous ces malheureux, mort pour la nation.

Tout a commencé le 1er août 1914. Ce jour-là j'ai rejoins ma garnison à Liège. L'état major prévoyait une invasion allemande du côté d'Aix-La-Chappelle. J'étais donc incorporé à la 3e division armée en renfort à la défense de notre frontière. Rapidement, nous ressûmes notre tenue de "campagne" et notre instruction fut bâclée en quelques heures.

"Tu vises et tu tires. Si tu es encore vivant après, tu recommences". On nous dirigea ensuite dans des baraquements de fortunes, des écoles, des hôtels de ville, des hangars... et des fermes. Je fus affecté au baraquement 3 à la compagnie 18! Ce dernier était composé d'environs cinquante personnes. Je crois que ce jour-là personne ne savait vraiment ce que nous devions faire. Les gradés donnaient des ordres, car c'est cela qu'ils étaient censés faire, les soldats les exécutaient et étaient, le plus souvent, contredit par d'autres officiers. Finalement, la journée ce passa entre distribution du matériel et découverte des camarades qui viendront au feu avec moi.